Les voix que nous n’avons pas écoutées
Et si Dieu n'avait pas attendu Abraham pour se mettre à parler ?
Je me souviens d’une conversation avec un professeur de philosophie hindoue, dans un café Parisien. Il avait posé sa tasse et m’avait regardé avec ce sourire patient que réservent les sages aux questions des gens pressés : “Vous pensez vraiment que Dieu a attendu Abraham pour se mettre à parler ?”
La question m’a suivi pendant des années.
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Il y a quelque chose que nous, chrétiens occidentaux, faisons avec une remarquable désinvolture : nous réduisons l’histoire de Dieu à notre propre bibliothèque. Nous rangeons soigneusement nos soixante-six livres, nous fermons la couverture, et nous déclarons l’inventaire complet. Mais que faire, alors, de cette intuition qui ne me lâche plus… cette intuition que Dieu, avant d’être le Dieu d’Israël, était déjà le Dieu des hommes ?
Les Upanishads indiennes parlent d’un Brahman qui est à la fois transcendant et intimement présent au cœur de chaque être… Tat tvam asi, “Tu es cela”. Les Analectes de Confucius décrivent un ordre moral inscrit dans le tissu même du cosmos, un Ciel qui n’est pas indifférent aux larmes des opprimés. Les textes hermétiques égyptiens murmurent l’existence d’un Logos primordial, d’une Parole créatrice antérieure à toute chose. Et Platon… ce Platon que les Pères de l’Église n’ont pas hésité à appeler “Moïse parlant grec” décrit dans le Timée un démiurge qui crée par amour du Bien.
Coïncidences ? Je ne le crois plus.
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C.S. Lewis, avant sa conversion, avait été frappé par ce qu’il appelait les “bonnes nouvelles dans la mythologie »… ces récits de dieux qui meurent et ressuscitent, de sacrifices qui rachètent, de lumière qui triomphe des ténèbres. Sa tentation était de conclure : “Voyez, le christianisme n’est qu’un mythe de plus.” Mais il a fini par renverser l’argument : et si ces mythes étaient précisément le contraire… des anticipations, des pressentiments, des rêves d’humanité que Dieu lui-même avait semés, et qui s’étaient accomplis une fois, dans la chair, en Palestine ?
Je veux pousser cette intuition un peu plus loin, et j’admets que le terrain devient moins sûr sous mes pieds.
Et si certaines de ces écritures… pas toutes, pas n’importe lesquelles, mais certaines… n’étaient pas seulement des rêves humains vers le divin, mais une parole divine vers les humains ? Une révélation partielle, un fragment de lumière accordé à des peuples que l’Histoire officielle de la foi a trop vite rangés dans la catégorie des “nations”? Le terme hébreu goyim que nous traduisons par “païens” désigne littéralement “les peuples »… tous les peuples. Or la Bible elle-même affirme que Dieu n’a jamais cessé de témoigner de lui-même parmi eux : “Il ne s’est pas laissé sans témoignage”, écrit Paul à des Lycaoniens qui n’avaient jamais entendu le nom de Moïse (Actes 14:17).
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Je pense à Job. Job n’est pas israélite. Aucun indice dans le texte ne le rattache à l’Alliance abrahamique. Et pourtant, le livre qui porte son nom est peut-être le plus vertigineux de toute l’Écriture hébraïque… celui où Dieu parle depuis le tourbillon, où la théologie humaine s’effondre, où le mystère reprend ses droits. Comme si Dieu voulait nous montrer, dès les premiers chapitres de la Bibliothèque, que sa voix ne se laisse pas confisquer par une seule tradition.
Melchisédek, lui aussi, surgit de nulle part dans la Genèse… “prêtre du Dieu Très-Haut”, sans généalogie, sans appartenance identifiable. Abraham lui offre la dîme. L’auteur de l’épître aux Hébreux en fera une préfiguration du Christ lui-même. Un homme de Dieu, donc, en dehors de la ligne connue de la révélation. Le texte ne s’en embarrasse pas. Pourquoi nous en embarrasserions-nous ?
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Je ne suis pas en train de dire que toutes les voies se valent, ni que les différences théologiques n’ont aucune importance. Je suis trop attaché à la particularité scandaleuse de l’Incarnation pour tomber dans ce relativisme confortable. Dieu n’a pas envoyé une idée dans le monde… il a envoyé un homme, à un endroit précis, à une époque précise. Cela compte.
Mais entre “une seule religion est vraie” et “Dieu n’a parlé qu’à travers elle”, il y a un espace que nous explorons trop peu. Un espace habité, peut-être, par des fragments.
Des fragments de quoi ? D’une révélation plus ancienne, plus large, que les siècles et les catastrophes ont brisée comme un miroir et dont chaque tradition aurait conservé quelques éclats. Les Égyptiens leur Maât, cette justice cosmique sans laquelle l’univers se défait. Les Chinois leur Tao, cette voie insaisissable que Lao Tseu déclare “antérieure au ciel et à la terre”. Les Grecs leur Logos, que Jean… Jean l’évangéliste, Jean le Juif… reprendra dans les premiers mots de son Évangile sans avoir l’air de voler quoi que ce soit à personne.
“Au commencement était le Logos.”
Jean ne l’a pas inventé. Il l’a reconnu.
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Je reviens souvent à cette image : un feu de camp dont on se serait éloigné dans la nuit. Plus on s’éloigne, plus la chaleur diminue, plus la lumière se brouille. Mais le feu est toujours le feu. Et si l’on connaît le feu… si on l’a approché assez près pour en connaître la couleur exacte, la chaleur précise… alors on peut reconnaître ses reflets même sur des visages lointains, même dans des textes étranges, même dans des langues que l’on n’a pas apprises.
C’est peut-être cela, lire les Upanishads ou le Livre des Morts égyptien avec des yeux chrétiens : non pas chercher à les absorber dans notre système, ni les neutraliser en “préfigurations” trop bien rangées… mais les écouter comme on écoute quelqu’un qui a été sur la même montagne que vous, par un autre versant, et qui décrit ce qu’il a vu.
Il a peut-être vu les mêmes neiges éternelles.
Il les a décrites autrement.
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Ce professeur de philosophie hindoue avait une dernière chose à me dire, ce soir-là à Paris. Il avait repris sa tasse, il avait souri encore, et il avait dit : “Dans notre tradition, nous pensons que la vérité est comme l’eau. Elle prend la forme du récipient dans lequel on la verse. Mais c’est toujours de l’eau.”
Je ne suis pas certain qu’il ait entièrement raison.
Mais je suis de moins en moins certain qu’il ait entièrement tort.
Et cette incertitude-là… cette incertitude habitée, inquiète, ouverte… me semble plus honnête, et peut-être plus proche de Dieu, que la certitude tranquille avec laquelle nous avons si longtemps fermé la couverture de notre bibliothèque.
“Dieu, dans le passé, a parlé à nos ancêtres par les prophètes, de manière fragmentaire et variée.” Hébreux 1:1
Fragmentaire. Le mot est dans notre propre texte sacré.
Peut-être aurions-nous dû y faire plus attention.



Il suffit de lire L'éternité dans leur coeur. De Don Richardson pour comprendre que Dieu a toujours et partout parlé de son amour.
Peux-ton le découvrir ?