Dans le silence de la nuit…
Quelque chose a crié !!!
Il existe une forme de souffrance dont on ne parle guère dans les cercles chrétiens… non pas la souffrance physique, aussi réelle soit-elle, mais celle qui vient se glisser derrière elle comme une ombre : le silence de Dieu.
Pendant cinq mois, je viens de traverser ce silence.
Cinq mois où ma prière ressemblait à des lettres envoyées à une adresse inconnue. Cinq mois où je tendais la main dans le noir et ne rencontrais que le noir. Cinq mois où mon corps a flanché et avec lui, quelque chose dans le canal par lequel je recevais autrefois ce que je ne saurais appeler autrement que la présence. Les théologiens ont un mot pour cela : la déréliction. Jésus lui-même l’a crié depuis une croix : Pourquoi m’as-tu abandonné ? Ce cri ne m’avait jamais semblé aussi personnel.
Je me méfie toujours un peu des chrétiens qui n’ont jamais traversé de désert. Leur foi me paraît parfois trop propre, trop bien rangée… comme une carte postale d’un endroit où ils ne sont jamais vraiment allés. Le désert, lui, ne ment pas. Il révèle ce que l’on croit vraiment lorsqu’on ne ressent plus rien.
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Et puis, cette nuit, quelque chose a changé.
Juste après ma prière nocturne… une prière qui ressemblait encore, je dois l’admettre, à un monologue, un songe d’une puissance que je ne saurais qualifier autrement qu’incomparable m’a saisi. Je n’emploie pas ce mot à la légère. J’ai fait des rêves toute ma vie. Mais il existe une différence qualitative entre les productions ordinaires du cerveau endormi et ce que les Écritures appellent, avec une désinvolture qui devrait nous stupéfier davantage, une vision.
Dans ce songe, j’accompagnais des hommes en armure. Je n’étais pas des leurs… simple observateur, témoin sans grade ni mandat apparent. Ils scrutaient le ciel, près d’un port, où mouillait quelque chose qui tenait à la fois du vaisseau futuriste et de l’arche de Noé. Ce rapprochement n’est pas anodin : l’arche aussi, en son temps, était une technologie incompréhensible pour ses contemporains. Une réponse à une menace que personne d’autre ne voulait voir.
Puis, l’espace d’un souffle, la scène bascula.
Une pièce sombre. Des gens avachis dans des canapés, avec cet air de confort légèrement blasé que je reconnais trop bien… je l’ai vu dans des salles d’église, dans des conférences chrétiennes, parfois dans mon propre miroir. L’un d’eux me lança, avec un sourire en coin : Alors, tu les as protégés ?
La question était un piège. Elle présupposait que c’était là mon rôle, ma raison d’être dans l’histoire. Mais une voix ( pas la mienne ) répondit avec une autorité tranquille qui coupait court à toute réplique : Il n’est pas venu pour protéger qui que ce soit. Il est venu vous rendre compte de ce qui se joue.
Et alors, comme une déchirure dans le tissu du rêve, un cri : Laodicée !!!
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Je me suis réveillé avec ce nom gravé dans la tête… avec cette précision étrange que seuls certains rêves possèdent, comme si quelqu’un avait appuyé sur un cachet dans de la cire chaude.
J’avoue, avec une honte qui me semble saine, que je n’en savais pas grand-chose. Il m’a fallu ouvrir le livre de l’Apocalypse pour retrouver ces lignes qui brûlent encore après vingt siècles : Tu te dis riche, tu t’es enrichi, et tu n’as besoin de rien. Tu ne sais pas que tu es malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu (Apocalypse 3.17).
Laodicée. Le désir du peuple. Une Église qui se croit prospère et qui est, en réalité, tournée sur elle-même comme un escargot dans sa coquille dorée. Une Église qui a perdu son premier amour sans même s’en apercevoir… ce qui est peut-être la forme la plus dangereuse de toutes les pertes spirituelles, car elle ne fait pas mal. Ce qui est aussi et à l’évidence la situation de nos sociétés contemporaines.
Ce qui me frappe, c’est que le Christ ne s’adresse pas à Laodicée avec mépris. Il frappe à la porte. Il attend. Il y a dans cette image une tendresse presque insupportable. Celui qui possède tout qui se tient à la porte de ceux qui croient posséder tout, et qui frappe doucement.
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Je repense à ces cinq mois de silence.
Peut-être que le désert n’était pas un abandon. Peut-être qu’il était une préparation… la seule école qui enseigne vraiment ce que l’on ne peut pas apprendre dans le confort. Henri Nouwen écrivait que Dieu nous parle souvent non pas malgré notre faiblesse mais à travers elle, parce que c’est là que nos défenses tombent et que nous devenons enfin capables d’entendre.
J’avais besoin d’être vidé pour recevoir ce message. Un homme repu n’entend pas aussi bien le cri.
Ce que le songe m’a confirmé, ce n’est pas d’abord une doctrine… c’est une direction. Et peut-être, surtout, à qui parler. Parce que le messager de Laodicée n’est pas envoyé pour condamner. Il est envoyé, dit la voix du rêve, pour rendre compte de ce qui se joue. Être témoin. Nommer la réalité avec amour, sans l’adoucir jusqu’à la rendre méconnaissable.
C’est peut-être la forme la plus exigeante de la fidélité : non pas protéger les gens de la vérité, mais leur faire confiance avec elle.
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Le silence de Dieu, je le crois maintenant, n’est presque jamais définitif. Il est souvent gestationnel… il précède quelque chose qui ne pouvait pas naître dans le bruit. Et quand la voix revient, elle ne dit pas toujours ce que l’on espérait entendre…


